Text by Daniel Pennac

 


Ballard ou l'évidence de l'incarnation


        Pendant plus de vingt ans j'ai cru passer mes étés et mes hivers dans le massif du Vercors. Et puis, un jour j'en ai montré des photos à Richard Ballard. Les toiles qu'il en a tirées m'ont sorti d'un songe : mon Vercors n'existait pas avant que Ballard ait posé son œil sur lui ! Passez-moi cette métaphore pseudo religieuse, mais ses toiles sont "l'évidence de l'incarnation" : elles offrent plus de réalité que le massif lui-même, plus de matière que ses rochers sous nos pieds, plus de lumiere que son herbe sous nos yeux, plus d'ampleur que son ciel autour de nos têtes.

        Richard Ballard est, j'imagine, ce qu'on appelle un créateur. D'ailleurs, l'été dernier, quand je l'ai invité a nous rejoindre, ma femme et moi, dans notre montagne, ce fut en lui disant : "Viens donc voir ce que tu as créé." Et je garderai longtemps le souvenir de la promenade que nous avons faite dans le résultat tangible de son travail.

            Ce n'est pas que Ballard fasse dans l'hyperréalisme, (lequel, d'ailleurs, vidait plutôt les formes de leur substance) non, ses toiles trouvent au contraire leur réalité dans la matière même où puise son pinceau. Avant de se mettre au travail, en fabriquant lui-même ses couleurs, Ballard crée la matiere de sa matière, la lumiere de sa lumière...

        Le reste, c'est son regard. Comme si les yeux de Ballard décrétaient l'existence des choses : de la meule de foin à la pierre abandonnée, en passant par le pylône électrique ou les nuage immatériels... C'est la tension de ce regard et l'autorité de cette touche qui font l'unité d'une oeuvre si diverse.


            Un peintre regarde intensément les choses et voilà que le monde se met à exister pour de bon.



Daniel Pennac